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Premier jalon : L’Italie

Ecrit par le 1 septembre 2017

 

Il y a un an, la décision de m’engager dans des voyages d’un nouveau genre était déjà arrêtée. Bien que l’on se représente difficilement une expédition sans le secours et l’appui d’un équipement sans cesse plus sophistiqué, j’aspire dorénavant à partir à l’aventure sans aucun artifice, comme la nature m’a conçu, excepté une tenue vestimentaire. Il s’agit pour moi d’un virage radical et inopiné qui s’est amorcé pendant America Extrema. Le sentiment de devoir me libérer de toute charge se faisait lancinant et de plus en plus fort, présageant un passage obligatoire pour continuer à cheminer sur la voie nébuleuse qui s’était ouverte à moi. Je me fie toujours à mes intuitions quand elles me prennent aux tripes et me donnent des frissons dans tout le corps. Elles m’ont parfois sauvé la vie (cf article du 5 juillet 2016, Nome) et je vois en elles de brefs sursauts de lumière dans l’obscurité où je tâtonne.

C’est pour ces raisons, somme toute subjectives, que les nouvelles lignes de vie qui définissent désormais mon quotidien convergent vers cet unique but : voyager sur de longues distances sans chaussures, sans lunettes de vue, sans argent, sans matériel et sans papiers d’identité. Un mode de déplacement naturel et inoffensif, mais hors-la-loi, qui posera problème à la société tant que l’être humain n’y sera pas pleinement accepté pour ce qu’il est. J’ai récemment appris, non sans surprise, car je pressentais une quête spirituelle tapie derrière tout cela, que c’était le mode de déplacement de nombreux guides spirituels. Avant je lisais Nicolas Vanier et Mike Horn pour préparer America Extrema, maintenant je lis les évangiles et Matthieu Ricard pour préparer Mission Tibet (cf article du 27 août 2016, Un nouveau défi). Mais pour être en mesure de fouler cette terre promise, j’ai besoin de poser plusieurs jalons qui ne sont ni plus ni moins que des préparations qui vont m’aider à faire mûrir le projet, susceptible jusqu’au dernier instant de prendre une autre tournure. Car dans le fond, je ne connais de la destination que la direction pour m’y rendre.

C’est ainsi que je me suis retrouvé par un beau matin du mois d’août sur les chemins d’Assise en Italie, muni d’une simple paire de sandales (que je portais la moitié du temps) et d’un petit sac à dos contenant le minimum pour bivouaquer (environ 4 kilos). Je n’avais ni lunettes ni carte d’identité mais une carte bancaire, ce n’était que le premier jalon. En outre, je me suis imposé comme contrainte supplémentaire de ne pas emporter de nourriture avec moi. Je pouvais donc me sustenter uniquement lorsque je rencontrais un refuge ou un village, soit deux fois par jour en moyenne. Certains randonneurs chargés comme des mules avec les pieds prisonniers de lourds brodequins m’ont rappelé mes débuts laborieux. Ils évoquaient en moi l’image de bagnards traînant un boulet lourd de leur dépendance à la technologie et de leurs peurs. J’en appréciais davantage la légèreté de mon équipement sommaire, excepté, quand par inadvertance, un de mes orteils butait contre le sol raboteux en m’arrachant un cri léonin. J’ai vite appris à lever les pattes… Mises à part ces quelques erreurs d’inattention, le naturel revenait au galop et en l’espace de 600 km, à raison de 9 à 12h de marche par jour, j’ai pris un millimètre de corne sous les pieds sans déplorer la moindre coupure.

Pieds nus, les cheveux longs et les habits un peu crades, c’était un cocktail tentant (ou irrésistible) pour les forces de l’ordre. En 17 jours de voyage, j’ai été soumis à cinq contrôles, dont une fouille. En m’aventurant sans papiers dans l’espace Schengen, je ne prenais pas grand risque, d’autant plus que je me faisais passer pour un touriste étourdi qui avait perdu ses papiers. Et ça a marché ! Toutefois, cette présence policière inopérante s’érigeant comme des inquisiteurs enclins aux stéréotypes m’a fait réfléchir. Je me suis fait une idée de ce que pouvait ressentir ceux qui, en raison de leurs différences, sont soumis régulièrement à des contrôles d’identité dans leur propre pays.

Les Apennins, cette chaîne de montagnes étroite de la ceinture alpine qui parcourt l’Italie sur 1200 km de la Ligurie à la Calabre culmine à 2912 m (Corno Grande) et abrite un glacier (le Calderone), le plus méridional d’Europe. Une montagne sauvage qui abrite ours, loups et lynx, totalement excentrée des centres urbains à l’exception de petits villages étagés sur des pentes fortes suivant un système de terrasses où s’épanouissent une pléthore d’arbres fruitiers dont l’incontournable olivier. Quand on laisse derrière soi ces charmants villages aux églises prestigieuses, la casquette pleine de fruits glanés sur les bords de route, pour s’atteler aux lacets interminables, on découvre les pentes entièrement boisées des Apennins où s’étendent des forêts de hêtres droits comme des colonnes et des pinèdes qui n’ont jamais vu l’ombre d’un bûcheron. Les vallées sont toutes perpendiculaires à la « botte » et malgré l’altitude moyenne, une journée de marche sur la ligne de crête peut facilement comptabiliser 1500 m de dénivelé positif. Il m’est arrivé d’avoir froid la nuit à 1800 m avec seulement 7°C et de souffrir de la chaleur l’après-midi dans la vallée à 200 m avec 37°C, passant de la végétation alpine colorée par un tapis de myrtilles et de bruyères aux cactus en pots et aux palmiers.

Je serais encore en train de marcher du matin au soir d’un pas léger et heureux en Italie si j’avais pu me défaire de l’accablante nécessité de manger, de surcroît végétalien, alors que je n’avais rien dans mon sac et que la ligne de crête que je suivais ne traversait aucun village. Les refuges en montagne n’avaient guère que du pain, du fromage et de la charcuterie si bien que j’étais contraint à des détours par les villages. Les épiceries italiennes sont la bête noire du touriste étranger car aucun prix n’est affiché, rien n’est pesé, et la note se fait à la tête du client. Excédé par les tarifs malhonnêtes qui dépassaient ceux pratiqués dans le Grand Nord canadien où tout arrive par avion, je me suis dit que je pouvais fort bien terminer mes vacances en France. Ce que j’ai fait !

Le premier jalon, quoique écourté, a ainsi été posé avec, dans l’ensemble, des résultats concluants. Cela m’a permis de me faire une meilleure idée de ce qui m’attend dans un peu moins de deux ans. D’ici là, d’autres jalons plus engagés seront nécessaires pour me rapprocher de l’idéal de dénuement qui m’attire, un dénuement, non pas synonyme de faiblesse, limitation ou dépendance, mais au contraire, de confiance et de promesses, le plus sûr moyen de se mettre au diapason avec les lois du vivant et de récolter ses fruits.

2 Responses to Premier jalon : L’Italie

  1. Laval

    Bonjour Florian
    Ayant fait le chemin d’Assise 54 jours de marche en 2012, Je n’ai pas eu l’impression que les petits commerces profitaient du passant, je les ai plutôt trouvés bienveillants à mon égard. Quant à la police je n’ai eu aucun contrôle mais c’était  » avant ».
    Voyager léger, avoir petite autonomie et le défi permanent du voyageur au long cours.
    Continue de nous faire part de tes expériences, merci. Raymond

    • gomet florian

      Je n’ai même pas fait 100 km sur le chemin d’Assise avant de bifurquer sur l’Alta Via, ce qui explique sans doute la différence entre nos deux expériences italiennes. Je ne suis pas du genre à suivre les sentiers battus, sauf par « accident »… Merci pour ton message Raymond !

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